Le CPF reste à charge, et cette part grimpe vite. Pendant sept ans, le Compte personnel de formation a été une petite anomalie française : un droit que chacun pouvait activer sans débourser un centime. Cette gratuité a vécu. Depuis le 2 mai 2024, se former via son CPF suppose un « reste à charge » — 100 euros au départ, porté à 103,20 euros au 1er janvier 2026 par simple indexation, puis relevé d’un coup à 150 euros le 2 avril 2026. En moins de deux ans, le ticket d’entrée est donc passé de zéro à 150 euros. La question se pose alors sans détour : cette barrière, de plus en plus haute, a-t-elle éloigné les gens de la formation — et, si oui, lesquels ? Les chiffres commencent à répondre.
CPF reste à charge : un recul qui s’installe
Il faut d’abord se méfier d’un chiffre rassurant. Sur l’ensemble de l’année 2024, le CPF affiche 1,39 million d’entrées en formation, soit une hausse de 4 % par rapport à 2023. La réforme n’aurait donc rien cassé ? C’est une illusion d’optique, et à deux titres. D’une part, ce total intègre les formations au permis moto, éligibles au CPF depuis le 1er janvier 2024 : sans cet apport, les entrées reculent en réalité de 6 %. D’autre part, la moyenne annuelle noie une rupture brutale. Avant le 2 mai, les inscriptions ont fortement augmenté — jusqu’à 50 % de plus au seul mois d’avril 2024 par rapport à avril 2023, hors permis moto —, chacun se précipitant pour profiter de la gratuité tant qu’elle durait ; une fois les 100 euros en place, la tendance s’est retournée. La Caisse des Dépôts a mesuré ce décrochage : sur la seule période mai-décembre 2024, la consommation a chuté de 15 % en nombre de dossiers.
L’année suivante a dissipé les derniers doutes. Selon la DARES, qui a publié son bilan début juillet 2026, les entrées en formation sont retombées à 1,23 million en 2025, en baisse de 11 %. Ce n’était donc pas un simple contrecoup passager : après un sommet atteint au début des années 2020, le recours au CPF décline désormais sans interruption. Le reste à charge n’a pas creusé un trou d’air, il a installé une pente.
Le permis, révélateur du tournant
Pour comprendre ce que la réforme a vraiment changé, il faut regarder ce que les Français financent avec leur compte. La réponse surprend : loin devant tout le reste, ce sont les formations à la conduite qui dominent, le transport pesant à lui seul environ 40 % des entrées, le permis B en tête.
C’est justement là que s’est joué le tournant. Depuis mai 2024, le permis moto n’est plus finançable qu’en justifiant d’un usage professionnel — une condition qui a écarté la quasi-totalité des particuliers. Résultat vertigineux : de 130 000 entrées en 2024, le permis moto est tombé à moins de 8 000 en 2025, un effondrement de 94 % que la DARES désigne comme le premier moteur de la baisse générale, devant la fin du financement des formations à la création d’entreprise. Le message de l’État est limpide : le CPF doit servir l’emploi, pas les loisirs.
Cette reprise en main se lit aussi dans la façon dont les formations sont payées. En 2024, 61 % d’entre elles étaient intégralement couvertes par les droits accumulés sur le compte ; en 2025, elles ne sont plus que 35 %. Autrement dit, la majorité des titulaires doivent désormais compléter de leur poche — et ce reste à charge frappe d’abord les formations courtes et bon marché, celles pour lesquelles 100 ou 150 euros représentent une part lourde du prix.
Qui se forme encore
Avant de juger l’effet, encore faut-il savoir de qui l’on parle. Là, une idée reçue tombe : le CPF ne profite pas d’abord aux cadres. Plus de huit bénéficiaires sur dix n’en sont pas — ce sont des ouvriers et des employés, dans un rapport d’environ un cadre pour quatre non-cadres, à rebours de ce que l’on imagine d’un dispositif « de développement des compétences ». Le portrait se complète d’une quasi-parité entre femmes et hommes et d’un public majoritairement en milieu de carrière : 71 % ont entre 25 et 49 ans, seulement 10 % moins de 25 ans. Le CPF est, dans les faits, l’un des rares droits sociaux que les salariés modestes mobilisent massivement et de leur propre initiative.
Mais ce public s’est déformé. Le reste à charge ne s’applique pas à tout le monde : les demandeurs d’emploi en sont exonérés, comme les salariés dont l’employeur prend le relais du financement, ou certains publics spécifiques (compte professionnel de prévention, accident du travail). Sans surprise, la part des inscrits à France Travail n’a cessé de grimper — de 35 % des entrées en 2024 à 43 % en 2025 — quand, à l’inverse, les formations engagées par les actifs qui doivent, eux, payer, ont reculé de plus de 20 %. La barrière financière, même modeste au départ, a surtout écarté ceux qui devaient la franchir. Le dispositif n’a pas seulement rétréci : il a changé de visage.
Pourquoi ce tour de vis
Ce durcissement n’est pas né d’une lubie, mais d’un problème d’argent bien réel. Le financement de la formation, assuré par France compétences, accumulait les déficits — 885 millions d’euros attendus pour la seule année 2025. Le tour de vis a produit son effet comptable : la dotation consacrée au CPF est passée de 1,96 milliard d’euros en 2025 à 1,31 milliard en 2026, et l’organisme devrait même dégager en 2026 un excédent de trésorerie inédit — le premier depuis sa création — au prix d’une contraction sans précédent de ses financements. Le passage à 150 euros, fixé par un décret du 30 mars 2026, prolonge cette logique ; les économies attendues, de l’ordre de 200 à 250 millions d’euros selon des estimations encore non consolidées, restent à confirmer.
Cette reprise en main financière avait un précédent. Le démarchage commercial autour du CPF — ces SMS et appels incessants — avait été interdit par une loi de décembre 2022, après une fraude chiffrée en dizaines de millions d’euros. Le renforcement des contrôles a permis, depuis, de protéger des dizaines de millions d’euros de fonds publics. Le reste à charge s’inscrit dans le même mouvement : responsabiliser l’usage sans fermer le robinet.
Ce que ces chiffres disent, sans le dire
Un mot de prudence, comme toujours. Ces données décrivent une évolution, elles ne la jugent pas. Elles établissent deux choses : le reste à charge a réduit le recours au CPF et déplacé son public vers les personnes exonérées. Elles ne disent pas, en revanche, si la réforme est « bonne » ou « mauvaise ». Contenir une dépense publique qui dérape est un objectif légitime ; préserver l’accès des moins qualifiés à la formation en est un autre, tout aussi défendable. Les deux peuvent être vrais à la fois.
Une limite doit être posée franchement. La crainte la plus débattue — que ce ticket d’entrée décourage surtout les salariés les plus modestes — devient évidemment plus vive à 150 euros qu’à 100. Le système n’est pourtant pas aveugle à cet enjeu, puisqu’il crédite les moins diplômés de droits annuels supérieurs. Mais, à ce jour, aucune statistique publique n’isole l’effet du reste à charge selon le niveau de diplôme ou le revenu : on observe un repli global des payeurs, pas encore la preuve chiffrée d’un décrochage des plus fragiles. Quant à l’effet propre des 150 euros, entrés en vigueur en avril 2026, il est tout simplement trop tôt pour le mesurer. Corrélation n’est pas causalité, et prudence n’est pas indifférence.
Pour un salarié, la leçon est concrète : le CPF reste un droit puissant, mais il faut désormais anticiper ces 150 euros — ou vérifier si un abondement de l’employeur peut les absorber. Pour un dirigeant, c’est un levier RH souvent oublié : prendre en charge le reste à charge d’un collaborateur, c’est lever le principal frein tout en orientant l’effort de formation.
En un mot
Le CPF reste à charge, un choix désormais durable. De 100 à 150 euros en moins de deux ans : le reste à charge n’a pas tué le CPF, il l’a transformé. Moins de formations, un public qui glisse vers les demandeurs d’emploi exonérés, un dispositif recentré sur l’emploi au détriment des usages jugés accessoires, et des comptes enfin à l’équilibre. Reste la question que les chiffres ne tranchent pas encore : en filtrant par le portefeuille, a-t-on écarté les abus, ou une partie de ceux qui en avaient le plus besoin ? À 150 euros, elle n’a jamais été aussi vive — et la réponse se lira dans les données des prochaines années.
Information générale : cet éclairage ne remplace pas un conseil personnalisé.
Sources : décret n° 2024-394 du 29 avril 2024 (reste à charge de 100 €, en vigueur au 2 mai 2024, indexé → 103,20 € au 1er janvier 2026) ; décret n° 2026-234 du 30 mars 2026 (relèvement à 150 € au 2 avril 2026) ; DARES, Le compte personnel de formation en 2024 et …en 2025 (publié le 9 juillet 2026 : 1,23 million d’entrées, −11 % ; effondrement du permis moto −94 % ; 43 % d’inscrits à France Travail ; 35 % des formations intégralement financées par les droits, contre 61 % en 2024) ; Caisse des Dépôts – Mon Compte Formation (effet du reste à charge −15 % des dossiers sur mai-décembre 2024 ; coût moyen 1 785 € par dossier en 2025) ; France compétences, budget 2026 (dotation CPF 1,96 Md€ en 2025 → 1,31 Md€ en 2026 ; retour à l’excédent) ; loi n° 2022-1587 du 19 décembre 2022 contre la fraude au CPF et le démarchage. Estimations d’économies et données du 1er semestre 2026 encore provisoires.