C’est un chiffre qui circule et qui interpelle : un dirigeant de très petite entreprise sur deux se verserait, chaque mois, une rémunération inférieure au SMIC. La formule frappe, parce qu’elle heurte l’image du « patron » que l’on se fait spontanément. Mais que dit-elle vraiment ? D’où vient-elle, que mesure-t-elle exactement, et surtout : que montrent, à côté, les statistiques publiques les plus récentes ? Prenons le temps de démêler.
D’où vient le « un sur deux »
Commençons par la source, car elle change tout. Ce chiffre provient du baromètre du Syndicat des indépendants (SDI), une organisation professionnelle qui interroge régulièrement ses adhérents et sympathisants. Dans ses vagues récentes, environ un dirigeant de TPE sur deux déclare se verser une rémunération mensuelle inférieure au SMIC net.
Trois précautions s’imposent avant d’en faire une vérité générale. D’abord, il s’agit d’une enquête déclarative : les répondants disent ce qu’ils se versent, sans vérification comptable. Ensuite, l’échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble des indépendants français : ce sont surtout de très petites structures, souvent récentes, qui répondent à ce type de consultation. Enfin, et c’est le point essentiel, « se verser » une rémunération n’est pas la même chose que « gagner » : un dirigeant peut choisir de laisser des bénéfices dans son entreprise, de se rémunérer en dividendes, ou de traverser une phase d’investissement. Le montant qu’il se verse un mois donné ne reflète donc pas toujours la santé économique réelle de son activité.
Autrement dit, le chiffre est réel, mais il éclaire un ressenti et une pratique de trésorerie, pas un niveau de vie mesuré. Pour cela, il faut se tourner vers la statistique publique.
Ce que mesure l’Insee : une réalité contrastée
L’Insee suit chaque année les revenus d’activité des non-salariés, c’est-à-dire des indépendants, entrepreneurs et dirigeants qui vivent de leur entreprise. Sa dernière publication, parue en 2026, porte sur l’année 2024 et recense 4,3 millions de non-salariés. Le tableau qui en ressort est bien plus nuancé qu’un simple « la moitié gagne moins que le SMIC ».
Pour les indépendants dits « classiques » — hors micro-entrepreneurs — le constat est même inverse du chiffre-choc : la moitié gagne plus de 3 000 euros par mois — c’est la médiane — et le revenu moyen atteint 4 150 euros. L’écart entre médiane et moyenne signale une minorité de très hauts revenus qui tire l’ensemble vers le haut. Précisons d’emblée ce que recouvrent ces montants : ce sont des revenus nets des charges professionnelles, mais calculés avant impôt sur le revenu. Ce n’est donc pas le chiffre d’affaires brut, ni tout à fait ce qui reste dans la poche une fois l’impôt payé. À noter enfin : ce revenu moyen reste inférieur de près de 6 % à son niveau de 2019, la crise sanitaire ayant laissé des traces.
Cette moyenne confortable masque toutefois une réalité plus rude à l’autre bout de la distribution. En 2024, 9,6 % des indépendants classiques déclarent un revenu nul ou déficitaire sur l’année. Et sur les indicateurs de bas revenus, la dernière mesure fine de l’Insee sur ce point — plus ancienne, portant sur 2018 — établissait que 27 % des indépendants classiques gagnaient moins d’un demi-SMIC annuel, et près de 18 % vivaient sous le seuil de pauvreté. Le « un sur deux sous le SMIC » du baromètre syndical n’est donc pas confirmé en niveau de vie annuel ; mais l’idée qu’une fraction importante d’indépendants gagne très peu, elle, est solidement établie.
Les micro-entrepreneurs, un monde à part
Le contraste devient saisissant lorsqu’on isole les micro-entrepreneurs, désormais plus de 2 millions. Leur revenu d’activité médian tourne autour de 330 euros par mois, pour un revenu moyen d’environ 680 euros — près de six fois moins que les « classiques ». Ces montants très faibles s’expliquent : pour beaucoup, la micro-entreprise est une activité de complément, exercée en parallèle d’un emploi salarié, d’études ou de la retraite, et non une source de revenu principale.
Mélanger ce public avec celui des dirigeants de TPE « à temps plein » brouille la lecture. C’est l’une des raisons pour lesquelles un chiffre unique — « le patron moyen » — a peu de sens : derrière le mot « indépendant » cohabitent des situations sans commune mesure, du chauffeur de VTC au chirurgien libéral.
Un éventail de revenus considérable
C’est peut-être là l’enseignement le plus fort des données publiques : chez les indépendants, les revenus sont extraordinairement dispersés. L’Insee mesure cet étalement par le rapport entre les 10 % les mieux rémunérés et les 10 % les plus modestes : pour les non-salariés classiques, il atteint 14,3. Autrement dit, au sommet de l’échelle, on gagne plus de quatorze fois ce que perçoivent les indépendants les plus modestes.
Le secteur d’activité explique une grande part de ces différences. Les professions de santé figurent parmi les mieux rémunérées, quand les métiers de services à la personne ou de transport de particuliers comptent parmi les plus modestes. La même étiquette de « chef d’entreprise » recouvre ainsi des niveaux de vie que tout oppose.
L’écart femmes-hommes, plus marqué qu’au salariat
Un dernier chiffre national mérite l’attention, car il est souvent ignoré. Chez les non-salariés classiques, les femmes perçoivent en moyenne un revenu inférieur d’environ 19 % à celui des hommes. Et à structure d’activité comparable, l’écart se creuse encore, approchant 30 %. C’est davantage que l’écart observé chez les salariés. Le même déséquilibre se retrouve chez les micro-entrepreneurs, où les femmes déclarent environ 610 euros par mois contre 730 pour les hommes.
Et ailleurs en Europe ?
La France n’est pas une exception, et le détour par les données européennes le confirme. Côté poids d’abord : avec environ 12 % d’actifs à leur compte, la France se situe un peu sous la moyenne de l’Union (autour de 14 %), loin derrière la Grèce (30 %) et l’Italie (22 %), mais devant l’Allemagne (9 %). L’indépendance pèse donc très différemment d’un pays à l’autre.
Côté revenus ensuite, deux constats ressortent des travaux d’Eurostat et de l’OCDE. Le premier : le sur-risque de pauvreté des indépendants n’a rien de spécifiquement français. À l’échelle de l’Union, près d’un quart des travailleurs indépendants — environ 23,6 % en 2021 — étaient exposés au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, une proportion supérieure à celle des salariés. Le second : la forte dispersion des revenus que l’on observe en France se retrouve partout en Europe. Les études européennes décrivent les indépendants comme un groupe très hétérogène, où l’inégalité interne est bien supérieure à celle des salariés.
Reste un point commun majeur, souvent sous-estimé : la protection sociale. En 2023, le Conseil de l’Union européenne relevait que, dans plus de la moitié des États membres, les indépendants n’étaient toujours pas couverts par l’ensemble des branches de protection sociale, et que plus de quinze millions d’entre eux n’avaient accès à aucune assurance chômage. La faible couverture des indépendants est donc un chantier européen, pas une singularité hexagonale.
Ce que ces chiffres disent, sans le dire
Un mot de prudence, comme toujours. Ces données décrivent une situation, elles ne la jugent pas, et elles ne se substituent pas les unes aux autres. Le baromètre du SDI mesure un ressenti et une pratique de rémunération, à un instant donné, auprès d’un public particulier ; l’Insee mesure des revenus sur une année, pour l’ensemble de la population. Les deux peuvent être justes sans se contredire, parce qu’ils ne parlent pas exactement de la même chose. Confondre « ce que je me verse ce mois-ci » et « ce que je gagne sur l’année » est la première source de malentendu sur ce sujet.
Ce que l’ensemble fait ressortir, en revanche, est net : l’entrepreneuriat n’est pas synonyme d’aisance financière garantie, et une part réelle des indépendants vit avec des revenus modestes, voire faibles. À l’inverse, une minorité perçoit des revenus élevés qui tirent les moyennes vers le haut. La bonne question n’est donc pas « les patrons gagnent-ils bien leur vie ? », mais « de quel indépendant parle-t-on ? ».
Pour un dirigeant, le message est concret : la faiblesse d’une rémunération que l’on se verse ne dit rien, à elle seule, de la solidité de l’entreprise — mais elle a des conséquences directes sur la protection sociale. Les travailleurs non-salariés cotisent différemment : pas d’assurance chômage de droit commun — l’allocation des travailleurs indépendants, créée en 2019, reste un filet restreint et forfaitaire —, des indemnités journalières et des droits à la retraite souvent plus faibles à revenu égal. Se sous-rémunérer durablement, c’est aussi affaiblir sa propre couverture. Pour un salarié tenté par l’aventure, c’est utile à savoir : l’indépendance offre une liberté réelle, mais la sécurité, elle, se construit et se paie.
En un mot
« Un patron de TPE sur deux se paie moins que le SMIC » : le raccourci est trop rapide pour être exact, mais il pointe une vérité que les statistiques publiques confirment à leur manière. Les revenus des indépendants sont très dispersés, souvent modestes, parfois nuls, et bien plus inégaux que ceux des salariés — en France comme ailleurs en Europe. Le chiffre-choc d’un syndicat et les données de l’Insee ne s’opposent pas : lus ensemble, ils rappellent qu’il n’existe pas un « patron type », mais une multitude de situations que seule la précision des chiffres permet de distinguer.
Information générale : cet éclairage ne remplace pas un conseil personnalisé.
Sources : Insee Première n° 2114, Les revenus d’activité des non-salariés en 2024 (paru en 2026 : revenu moyen 4 150 €/mois, médiane des classiques supérieure à 3 000 €, micro-entrepreneurs 330 €/680 €, effectif 4,3 millions, part à revenu nul 9,6 %, écarts femmes-hommes) ; Insee Références, Emploi et revenus des indépendants, éd. 2025 (dispersion D9/D1 = 14,3 vs 2,9, revenus par secteur, données 2022) ; Insee Première n° 1884 (part sous le demi-SMIC et sous le seuil de pauvreté, données 2018) ; Eurostat, statistiques sur l’emploi non salarié (part des indépendants par pays, 2018-2021) et at-risk-of-poverty-or-social-exclusion des indépendants (23,6 %, 2021) ; Conseil de l’Union européenne, communiqué sur l’accès des indépendants à la protection sociale (octobre 2023).