Le silence d’une équipe est-il vraiment un signe de paix sociale ?

Personne ne se plaint. Les réunions sont calmes. Les décisions ne provoquent aucune contestation. Le dirigeant peut en conclure que tout va bien. Il devrait peut-être commencer par se demander pourquoi plus personne ne dit rien.

« Rien à signaler. »

La réunion touche à sa fin. La nouvelle organisation vient d’être présentée. Le planning est tendu, un collègue n’a pas été remplacé et plusieurs salariés semblent fatigués. Pourtant, aucune objection. Pas une question. Pas même ce soupir qui, d’habitude, annonce une discussion.

Le dirigeant referme son dossier, rassuré. La décision paraît acceptée. La paix sociale règne.

Peut-être.

Mais ce silence peut aussi vouloir dire : nous en avons déjà parlé, cela ne changera rien, je préfère ne pas me faire remarquer ou simplement je vais faire avec.

Le silence ne dit jamais pourquoi il existe.

C’est précisément la question du climat social de l’entreprise : il ne se lit ni dans le silence d’une réunion ni dans l’absence de plainte, mais dans ce que les équipes vivent réellement, au quotidien.

Le calme n’est pas un thermomètre

Une équipe peut être silencieuse parce que le travail est bien organisé, les décisions comprises et les désaccords traités.

Il serait donc excessif de considérer chaque silence comme un signe de malaise.

L’erreur inverse consiste à déduire de l’absence de plainte que l’entreprise ne rencontre aucune difficulté. Ne rien entendre ne prouve pas qu’il n’y a rien à entendre.

Les recherches sur la « voix » et le silence des salariés montrent que la décision de parler dépend notamment de deux perceptions : est-il risqué de s’exprimer et cela servira-t-il à quelque chose ? Le silence peut ainsi relever de la prudence, de la protection ou de la résignation, et non d’un véritable accord. (Morrison, 2021, Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior)

La bonne question n’est donc pas seulement :
« Mes salariés se plaignent-ils ? »
Elle est plutôt :
« Pensent-ils qu’ils peuvent me parler lorsqu’un problème apparaît ? »

Une porte ouverte ne suffit pas

Dans une petite entreprise, la proximité est souvent présentée comme une garantie de dialogue. « Ma porte est toujours ouverte », dit-on souvent. Mais tout dépend de ce qui s’est passé les fois précédentes.

Le salarié qui a signalé un délai irréaliste a-t-il été écouté ou accusé de manquer d’engagement ? Celui qui a reconnu une erreur a-t-il participé à sa résolution ou reçu une leçon devant l’équipe ?

Une équipe observe très vite ce que coûte la parole.

Si chaque objection déclenche une justification immédiate, si chaque difficulté est ramenée à un problème d’attitude ou si aucune alerte ne reçoit de réponse, les salariés apprennent à sélectionner ce qu’ils disent. Puis ils cessent parfois de dire l’essentiel.

La sécurité psychologique ne signifie ni l’absence d’exigence ni le droit de tout dire n’importe comment. Elle désigne la possibilité de poser une question, de reconnaître une erreur ou d’exprimer une inquiétude sans craindre d’être humilié pour cette seule prise de parole. Les travaux d’Amy Edmondson l’associent aux comportements d’apprentissage collectif dans les équipes. (Edmondson, 1999, Administrative Science Quarterly)

Une équipe apaisée n’est pas une équipe d’accord sur tout

La paix sociale ne commence pas lorsque les désaccords disparaissent.

Elle commence lorsqu’ils peuvent être exprimés avant de se transformer en opposition personnelle, en retrait ou en rupture.

Un salarié peut contester une organisation tout en restant engagé. Il peut signaler une surcharge sans refuser l’effort. Il peut critiquer une méthode sans remettre en cause l’autorité du dirigeant.

À l’inverse, un salarié silencieux n’est pas nécessairement convaincu. Il peut simplement avoir renoncé à obtenir une réponse.

Le problème se déplace alors : conversations entre collègues, erreurs non signalées, application minimale des consignes, perte d’initiative ou préparation discrète d’un départ.

Le désaccord exprimé dérange. Le désengagement silencieux peut rester invisible longtemps.

Aucun indice ne suffit à lui seul

Une réunion peu animée ne permet aucun diagnostic. Une période de fatigue peut correspondre à un pic d’activité.

C’est l’évolution et l’accumulation des signaux qui méritent l’attention.

Les questions disparaissent-elles des réunions ? Les suggestions deviennent-elles plus rares ? Les difficultés sont-elles remontées plus tard qu’auparavant ? Certaines erreurs se répètent-elles alors que plusieurs personnes semblent les avoir repérées ? Les véritables échanges ont-ils lieu après la réunion plutôt que pendant celle-ci ?

L’INRS recommande d’utiliser plusieurs catégories d’indicateurs pour dépister d’éventuels risques psychosociaux : fonctionnement de l’entreprise, activité, relations sociales, santé et sécurité. Absentéisme, rotation du personnel, dégradation de la qualité ou augmentation des incidents peuvent éclairer une situation, mais aucun indicateur isolé ne suffit. (INRS, ED 6012)

Le tableau de bord ne remplace pas la conversation, qui ne dispense pas non plus d’observer les faits.

« Tout va bien ? » est souvent la mauvaise question

Posée rapidement devant toute l’équipe, cette question appelle presque mécaniquement une réponse rassurante.

« Oui, ça va. »

C’est souvent la réponse la plus simple à une question trop générale.

Pour comprendre le travail réel, il faut poser des questions plus précises :
« Qu’est-ce qui vous fait perdre le plus de temps actuellement ? »
« Quel problème revient régulièrement sans être réglé ? »
« Quelle décision est la plus difficile à appliquer sur le terrain ? »
« Y a-t-il un sujet que vous hésitez à remonter parce que vous pensez que cela ne changera rien ? »

L’objectif n’est pas d’organiser une séance de doléances ni de promettre que toutes les demandes seront acceptées. Faire apparaître les contraintes réelles, les contradictions et les ajustements nécessaires.

L’Anact présente les espaces de discussion sur le travail comme des dispositifs permettant aux salariés de parler de leur activité afin de mieux la réguler, de résoudre des problèmes et de rechercher des améliorations concrètes. Ils supposent un cadre, une animation et des suites ; ils ne se confondent pas avec une réunion descendante d’information. (Anact, kit « espaces de discussion sur le travail »)

Écouter ne signifie pas tout accepter

Certains dirigeants craignent qu’ouvrir la discussion affaiblisse leur capacité de décision. C’est confondre écoute et renoncement.

Écouter n’oblige pas à approuver. Demander un avis ne signifie pas déléguer l’arbitrage. Reconnaître une difficulté ne contraint pas à retenir toutes les solutions proposées.

Le dirigeant conserve au quotidien son rôle : il décide, explique les contraintes et assume le choix final.

Mais il doit fermer la boucle. Lorsqu’un problème est soulevé, trois réponses restent possibles :
« Nous allons agir. » Il faut préciser comment et dans quel délai.
« Nous devons vérifier. » Il faut annoncer quand une réponse sera apportée.
« Nous ne retiendrons pas cette proposition. » Une réponse négative peut être entendue lorsqu’elle est expliquée.

La réponse la plus destructrice est souvent l’absence de réponse. Elle enseigne progressivement que parler ne sert à rien.

Le droit prévoit une place pour l’expression

Le Code du travail reconnaît aux salariés un droit à l’expression directe et collective sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation de leur travail (article L.2281-1). Cette expression a pour objet de définir les actions à mettre en œuvre pour améliorer les conditions de travail, l’organisation de l’activité et la qualité de la production (article L.2281-2).

L’employeur doit par ailleurs prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs, notamment au moyen d’actions de prévention, d’information, de formation et d’une organisation adaptée (article L.4121-1).

Ces textes ne permettent pas de conclure qu’une équipe silencieuse est nécessairement en souffrance ou que chaque réunion peu animée révèle un manquement. Ils rappellent toutefois que l’expression sur le travail et la prévention ne sont pas de simples accessoires managériaux.

Un canal de dialogue qui existe seulement sur le papier ne constitue pas encore un dialogue.

La vraie paix sociale fait parfois un peu de bruit

Une équipe qui questionne, discute et conteste ponctuellement peut paraître moins paisible qu’une équipe qui acquiesce à tout.

Elle est parfois simplement plus vivante.

Un désaccord formulé permet de préciser une décision. Une erreur reconnue peut être corrigée. Une difficulté remontée à temps peut éviter une crise. Une règle expliquée peut être comprise, même lorsqu’elle ne satisfait pas tout le monde.

La paix sociale ne consiste donc pas à faire disparaître les tensions du champ de vision. Elle repose sur la capacité à les traiter lorsqu’elles sont encore discutables.

Le silence d’une équipe peut être un signe de confiance.

Mais il peut aussi être le dernier stade avant le renoncement.

Pour les distinguer, il ne suffit pas d’écouter le volume sonore de l’entreprise. Il faut regarder ce qui se passe lorsqu’une personne ose dire :
« Là, nous avons un problème. »

La réaction du dirigeant déterminera souvent si la prochaine difficulté sera exprimée… ou gardée sous silence.

Information générale — ne remplace pas un conseil personnalisé.


Sources :

  • Code du travail, art. L.2281-1, L.2281-2 et L.4121-1 (Légifrance)
  • INRS, Dépister les risques psychosociaux — Des indicateurs pour vous guider, ED 6012
  • Anact, kit « Mettre en place et animer des espaces de discussion sur le travail »
  • Edmondson A. (1999), Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, Administrative Science Quarterly, 44, 350-383
  • Morrison E. (2021), Employee Voice and Silence: Taking Stock a Decade Later, Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut