Chaque année, l’Assurance Maladie publie le bilan des accidents du travail et maladies professionnelles en France. Le dernier en date, paru fin 2025, couvre l’année 2024 et près de 20,8 millions de salariés. À première vue, la nouvelle est bonne : les accidents du travail continuent de reculer. Mais si l’on gratte un peu, une autre histoire apparaît — celle d’un risque qui ne disparaît pas, il se déplace. Prenons le temps de lire les chiffres.
Les accidents du travail reculent, et ce n’est pas nouveau
Commençons par la tendance rassurante. En 2024, on a dénombré 549 614 accidents du travail ayant entraîné un arrêt, soit 1,1 % de moins qu’en 2023. Rapporté au nombre de salariés, cela donne un indice de fréquence de 26,4 accidents pour 1 000 salariés, en légère baisse là aussi. Fait notable : les effectifs employés n’ont jamais été aussi élevés, et pourtant la fréquence des accidents est à un plancher historique. Sur longue période, le travail est devenu, statistiquement, moins accidentogène.
Cette baisse ne doit pas faire oublier le plus grave. En 2024, 764 personnes sont mortes des suites d’un accident du travail, un chiffre en légère hausse. Derrière ce nombre, une réalité méconnue : la majorité de ces décès ne sont pas des chutes ou des écrasements, mais des malaises (près de six décès sur dix) et des accidents de la route (environ un sur huit). À cela s’ajoutent les accidents de trajet — entre le domicile et le travail — au nombre de 94 654 en 2024, responsables de 318 décès, dont sept sur dix d’origine routière.
Enfin, l’accident du travail n’est jamais qu’une statistique : en 2024, il a représenté à lui seul près de 54 millions de journées de travail perdues. La baisse est réelle, mais le socle reste massif.
Les maladies professionnelles, elles, augmentent
C’est ici que le tableau bascule. Pendant que les accidents refluent, les maladies professionnelles progressent de 6,7 %, avec 50 598 cas reconnus en 2024. Le seuil des 50 000 est franchi pour la première fois depuis une dizaine d’années. Autrement dit, le risque ne s’efface pas : il change de forme, passant de l’accident soudain et visible à l’atteinte lente et diffuse.
Le premier responsable de cette hausse est bien identifié. Les troubles musculo-squelettiques — ces atteintes des articulations, des tendons et du dos liées aux gestes répétitifs, aux ports de charge et aux mauvaises postures — représentent à eux seuls près de 90 % des maladies professionnelles, soit environ 44 723 cas, en hausse de 6,6 %. Loin devant tout le reste.
Les autres pathologies dessinent la carte des expositions du passé et du présent. Les affections liées à l’amiante progressent encore (2 057 cas, +8,5 %), rappel que ce risque continue de faire des victimes des décennies après l’exposition. Les cancers professionnels hors amiante, moins nombreux (312 cas), bondissent de 18,6 %. Au total, les maladies professionnelles ont été à l’origine de 215 décès reconnus en 2024, soit dix-neuf de plus qu’en 2023.
La santé mentale, l’angle mort qui explose
S’il fallait retenir un signal faible en train de devenir fort, ce serait celui-ci. Les affections psychiques reconnues comme maladies professionnelles restent peu nombreuses en valeur absolue — 1 805 cas en 2024, en hausse de 9 % — mais leur nombre a tout simplement doublé depuis 2020. Ces reconnaissances sont difficiles à obtenir, ce qui laisse penser que le phénomène réel est bien plus large que ce que les tableaux officiels enregistrent — un signal qui rejoint nos constats sur le droit à la déconnexion.
Le signal se retrouve d’ailleurs du côté des accidents. Environ 29 000 accidents du travail de l’année comportent une dimension psychique — malaise, choc, agression — soit à peu près un accident sur vingt, et ce chiffre progresse de 14 %. La souffrance au travail, longtemps invisible dans les statistiques, commence à y laisser une trace nette.
Qui paie le plus lourd tribut
Les moyennes cachent de fortes inégalités. Trois populations ressortent.
Les intérimaires d’abord : leur indice de fréquence atteint 47,9 accidents pour 1 000 salariés, soit près du double de la moyenne nationale. Enchaîner des missions courtes, sur des postes qu’on connaît mal, dans des environnements changeants, se paie en accidents.
Les jeunes et les nouveaux embauchés ensuite. La période la plus dangereuse d’une carrière est souvent son tout début : une part importante des accidents graves survient dans les premiers mois qui suivent une prise de poste, quand l’expérience du danger n’est pas encore acquise.
Les femmes enfin. C’est l’un des renversements les plus frappants des dernières décennies : alors que les accidents du travail des hommes diminuent, ceux des femmes augmentent — de l’ordre de 26 % depuis 2001. Les femmes sont désormais majoritaires parmi les victimes de troubles musculo-squelettiques, comme parmi les affections psychiques reconnues. Les métiers du soin, du nettoyage, du commerce et de l’aide à la personne — très féminisés — concentrent une part croissante du risque, à mesure que celui-ci se déplace de l’usine vers les services.
Ce que ça coûte
La branche accidents du travail–maladies professionnelles est financée par les cotisations des employeurs, et elle reste à l’équilibre : elle a dégagé en 2024 un excédent de 686 millions d’euros. Mais cet excédent fond — il dépassait 1,35 milliard l’année précédente — et la structure des dépenses en dit long sur l’évolution du risque.
Le premier poste de dépense, ce ne sont plus les soins, ce sont les indemnités journalières versées pendant les arrêts : 4,9 milliards d’euros en 2024, en hausse de près de 11 %. Elles représentent aujourd’hui 46 % des dépenses de la branche, contre un tiers seulement il y a dix ans. Viennent ensuite les rentes versées aux victimes d’incapacité permanente, à hauteur de 4,7 milliards d’euros. Tous risques confondus, ce sont environ 79 millions de journées de travail qui partent en fumée chaque année, l’équivalent de quelque 334 000 emplois à temps plein. Le taux moyen de cotisation, lui, reste modéré, autour de 1,87 % de la masse salariale.
Une tendance de fond, pas l’accident d’une année
Un dernier élément donne à ces chiffres tout leur poids : ils ne décrivent pas une anomalie ponctuelle, mais un mouvement installé. Les maladies professionnelles augmentent d’année en année et ont franchi en 2024 le seuil des 50 000 pour la première fois depuis une décennie ; les affections psychiques reconnues ont doublé depuis 2020. Surtout, alors même que les accidents du travail se raréfient, le nombre total de décès liés au travail progresse pour la quatrième année consécutive. Moins d’accidents, donc, mais des sinistres en moyenne plus graves : c’est ce paradoxe qui résume le mieux la période.
Ce que ces chiffres disent, sans le dire
Un mot de prudence, parce qu’un bilan statistique décrit une situation, il ne la juge pas. Ces chiffres ne disent pas que le travail serait « de plus en plus dangereux » — les accidents, eux, baissent. Ils disent que la nature du risque se transforme : moins d’accidents brutaux, davantage d’usure lente, de troubles musculo-squelettiques et de souffrance psychique. Ils ne désignent pas non plus de coupable : une hausse des maladies reconnues peut traduire une dégradation réelle des conditions de travail, mais aussi une meilleure détection et une reconnaissance plus fréquente de pathologies longtemps ignorées. Corrélation n’est pas causalité.
Pour un dirigeant, le message est concret : le danger n’est plus seulement la machine ou l’échafaudage, c’est le geste répété, la charge portée mille fois, la pression continue. C’est précisément ce que le document unique d’évaluation des risques est censé anticiper — un outil obligatoire, souvent négligé dans les petites structures. Pour un salarié, c’est la confirmation qu’un mal de dos installé ou un burn-out peuvent, sous conditions, relever d’une reconnaissance en maladie professionnelle.
En un mot
La baisse des accidents du travail est une bonne nouvelle, mais elle masque un déplacement plus qu’une disparition. Le risque professionnel de 2024 est plus lent, plus silencieux, plus psychique — et il touche de nouveaux visages, à commencer par les intérimaires, les nouveaux embauchés et les femmes. Regarder la seule courbe des accidents reviendrait à ne lire qu’une moitié du bilan. L’autre moitié, celle des maladies, mérite au moins autant d’attention. Les accidents du travail et maladies professionnelles, pris ensemble, dessinent la vraie photo de la santé au travail en 2024.
Information générale : cet éclairage ne remplace pas un conseil personnalisé.
Source : Assurance Maladie – Risques professionnels, « Rapport annuel 2024 : éléments statistiques et financiers » (publié en novembre 2025 ; données 2024), et sa synthèse « L’Essentiel 2024 – Santé et sécurité au travail ».