Point de vue
Sommaire
Il existe une phrase qui règle provisoirement toutes les questions d’organisation du travail, et que l’on prononce chaque année aux alentours de juin.
— On verra ça à la rentrée.
Nous y sommes. Reprenons la liste.
Elle est intacte.
L’explication est toute prête : on n’a pas eu le temps. Elle est fausse, et chacun le sait à peu près en la prononçant. Le temps n’a pas manqué. Il a été attribué ailleurs, semaine après semaine, par quelqu’un qui savait ce qu’il faisait.
Ce que « plus tard » voulait dire
Il y avait cet entretien que vous deviez avoir avec le salarié dont le comportement avait changé. Vous y avez repensé plusieurs fois, en juin, toujours au mauvais moment. Il est toujours là, et lui aussi.
Il y avait cette règle sur les horaires que trois personnes interprètent de trois façons différentes depuis deux ans. Chacun a continué à faire à sa manière pendant l’été, et c’est cette manière-là que tout le monde applique aujourd’hui.
Il y avait ce désaccord entre deux personnes de la même équipe, dont vous espériez discrètement qu’il se dissoudrait pendant les vacances. Il ne s’est pas dissous. L’équipe a simplement eu deux mois pour choisir son camp.
Aucun de ces sujets n’a disparu. Certains se sont même bonifiés, au mauvais sens du terme.
Vous n’avez pas manqué de temps
Diriger une entreprise, encadrer une équipe, c’est passer ses journées à décider ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas. Il n’existe pas de version du métier où tout serait traité. Personne ne le reproche à personne.
Dire « je n’ai pas eu le temps de traiter ce sujet » revient donc à dire : j’ai décidé, chaque semaine pendant deux mois, que d’autres sujets passaient avant. Ce qui est parfaitement légitime. Ce qui l’est moins, c’est de présenter cette suite de décisions comme une fatalité qu’on aurait subie.
Le manque de temps a d’ailleurs une qualité rare : il ne se discute pas. Personne ne vient contester l’emploi du temps d’un dirigeant. Un arbitrage, lui, se discute — on peut demander pourquoi ce sujet-là est passé après les autres, et pendant combien de temps. C’est précisément pour cela qu’on préfère parler de temps.
Ce que vous appelez un manque de temps est en réalité une organisation du travail : la vôtre. Elle existe, elle produit des effets tous les jours, elle n’a simplement jamais été écrite nulle part.
Le vocabulaire qui habille le renoncement
Laisser retomber. Laisser du temps au temps. Attendre le bon moment. Ne pas braquer. Laisser la situation mûrir. Voir comment ça évolue.
Ces formules ont une chose en commun, et elle saute aux yeux dès qu’on les met bout à bout : aucune ne décrit une action. Toutes décrivent une absence d’action — présentée comme une méthode.
La plus efficace de toutes reste « on verra ». Elle n’engage à rien, ne se conteste pas, et donne à celui qui l’emploie l’apparence du recul. Il faut une certaine mauvaise foi pour reprocher quoi que ce soit à une formule qui ne dit rien.
Les outils qui servent à ne pas décider
Allons jusqu’au bout de l’honnêteté : la fonction RH a sa part dans l’affaire, et elle est considérable. Elle a produit une gamme complète d’instruments dont l’usage réel, dans beaucoup d’entreprises, est de reporter une décision tout en donnant le sentiment de s’en occuper.
L’entretien annuel d’évaluation, d’abord, qui permet de repousser une conversation de onze mois. « On en parlera à l’entretien » est la manière la plus élégante de ne pas en parler aujourd’hui.
Le point d’étape, ensuite : une réunion dont l’objet est de constater qu’un sujet n’a pas avancé, et de programmer la réunion suivante.
Le plan d’action sans date ni nom, qui aligne des intentions dont aucune n’engage personne.
Le séminaire de rentrée, enfin, qui produit des axes. Un axe n’est pas une décision : c’est une direction sans échéance — exactement ce dont on avait besoin pour ne rien trancher tout en repartant avec un document.
Aucun de ces outils n’est mauvais en soi. Tous deviennent des abris.
Une organisation du travail que personne n’a tranchée
Le report a une victime, et ce n’est jamais celui qui l’a décidé.
C’est la personne qui attend depuis juin une réponse qu’on lui avait promise, et qui a fini par en tirer ses propres conclusions — généralement les mauvaises, puisque personne ne les a corrigées.
C’est le collègue qui a pris à sa charge, sans qu’on le lui demande et sans que ce soit jamais reconnu, ce que le poste voisin ne fait plus depuis longtemps.
C’est aussi, et c’est le cas le plus coûteux, celui qu’on n’a pas repris à temps et qui en a déduit que sa manière de faire convenait. On lui dira tout un jour, d’un coup, avec deux ans de retard et sur un ton qui n’aura plus rien à voir avec la conversation qu’on aurait pu avoir en juin.
La mécanique est toujours la même. On ne dit rien pendant longtemps par souci d’apaisement, puis on dit tout d’un coup parce qu’on n’en peut plus. Le silence n’a pas évité le conflit. Il l’a concentré.
Une organisation du travail ne se dégrade presque jamais d’un coup. Elle se dégrade par accumulation de sujets que chacun croit en attente, alors qu’ils sont simplement abandonnés.
« Je ne voulais pas envenimer les choses »
Il faut reconnaître ce que cette objection a de juste, parce qu’elle l’est souvent. Il existe de vraies situations où attendre est la bonne décision : un dossier auquel il manque un élément qu’on n’a pas encore, une tension qui tenait à la fatigue de fin d’année et qui retombera d’elle-même, un désaccord qu’une réorganisation prévue va rendre sans objet.
Attendre peut être une décision d’une grande qualité.
Mais une attente choisie se reconnaît à un signe, et à un seul : elle a une date. Celui qui attend pour de bonnes raisons sait dire quand il rouvrira le sujet, et pourquoi il aura alors ce qui lui manque aujourd’hui. Celui qui évite ne le sait pas — et surtout, ne se l’est jamais demandé.
La différence n’est pas dans l’intention. Elle est dans le calendrier.
La rentrée ne vous donne pas une page blanche
Nous aimons l’idée du recommencement. Un agenda neuf, des dossiers rangés, de bonnes résolutions. Mais rien n’a été remis à zéro, et septembre n’est pas le mois des bonnes résolutions : c’est le mois où l’on découvre ce qu’on a réellement arbitré au printemps.
Les sujets qui reviennent intacts ne sont pas des sujets oubliés. Ce sont des sujets contre lesquels on a tranché, plusieurs fois, en connaissance de cause. Ils dessinent, mieux qu’aucun organigramme, l’organisation du travail réelle de l’entreprise.
Il reste une chose que septembre offre et que le reste de l’année ne donne pas : une raison légitime de rouvrir un dossier sans avoir à s’expliquer. Tout le monde reprend, remet à plat, réorganise. La fenêtre est réelle, et elle ne dure que quelques semaines.
Vous n’avez pas manqué de temps. Vous avez arbitré, et vous avez arbitré contre ces sujets-là.
Ce n’est pas nécessairement une faute — un dirigeant qui traiterait tout ne tiendrait pas six mois. Mais tant que cela s’appellera « je n’ai pas eu le temps », rien ne bougera. On ne corrige pas une contrainte qu’on subit. On ne corrige qu’une décision qu’on a prise.
Alors reprenez la liste de juin.
Cette fois, en face de chaque ligne que vous ne traiterez pas, écrivez-le noir sur blanc : je choisis de ne pas traiter ce sujet.
Vous verrez immédiatement lesquelles vous ne supportez pas de voir écrites.
Questions fréquentes
Faut-il vraiment tout traiter dès la rentrée ?
Non. Vouloir reprendre quinze sujets d’un coup est le meilleur moyen de n’en traiter aucun. Mais reprendre la liste ne veut pas dire tout traiter : écrivez, en face de chaque ligne que vous ne traiterez pas, que vous choisissez de ne pas la traiter.
Comment distinguer un report légitime d’un report qui pose problème ?
Par l’échéance. Une décision différée a une date ; une décision évitée n’en a pas. Si vous ne savez pas dire quand vous traiterez un sujet, c’est qu’il n’est pas reporté, il est abandonné.
Pourquoi septembre plutôt qu’un autre mois ?
Parce que c’est le seul moment de l’année où l’on peut rouvrir un sujet sans avoir à s’expliquer. Tout le monde reprend et réorganise : proposer un entretien ou réécrire une règle n’y ressemble pas à une manœuvre. Cette fenêtre se referme en quelques semaines.
Qui a dit que le droit social était facile à comprendre ?
Point de vue de La Boussole Sociale. Information générale — ne remplace pas un conseil personnalisé.
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