
Le 27 juillet 2026, une loi consacrée aux maladies cardio-neuro-vasculaires a encore étendu les missions des services de prévention et de santé au travail : un dépistage de ces maladies doit désormais être proposé au salarié lors de sa visite de mi-carrière, et les services participent à des actions annuelles de sensibilisation à leurs facteurs de risque. C’est la dernière d’une longue série. Depuis la réforme du 2 août 2021, le médecin du travail et son équipe ont vu leurs missions s’étendre bien au-delà de la visite médicale. Dans le même temps, les médecins du travail sont moins nombreux, et le métier peine à attirer. Faut-il en conclure que le suivi de vos salariés se dégrade ? Les chiffres racontent une histoire plus nuancée : celle d’une profession sous tension, et d’un système qui s’est réorganisé pour tenir.
Rôle du médecin du travail : ce qu’il doit faire aujourd’hui
Le Code du travail définit le rôle du médecin du travail comme « exclusivement préventif » : éviter toute altération de la santé des salariés du fait de leur travail. Il conseille l’employeur, les salariés et leurs représentants, agit sur le milieu de travail et décide du suivi individuel de chaque salarié. L’avis d’inaptitude ne peut être rendu que par lui, comme l’avis d’aptitude exigé pour les postes à risques particuliers.
La loi du 2 août 2021 a élargi ce périmètre. Les services de prévention et de santé au travail doivent désormais aider l’entreprise à évaluer ses risques, conseiller sur la qualité de vie au travail et le télétravail, accompagner les réorganisations importantes, et participer à des actions de santé publique comme la vaccination ou le dépistage. La réforme a aussi créé une cellule de prévention de la désinsertion professionnelle, propre à chaque service ou partagée entre plusieurs, et une visite de mi-carrière, organisée, à défaut d’accord de branche, l’année des 45 ans du salarié. Elle a enfin prévu de nouveaux outils pour les arrêts longs : le rendez-vous de liaison, créé par la réforme, et une visite de préreprise désormais ouverte dès que l’arrêt dépasse trente jours, contre trois mois auparavant. Deux dispositifs que nous détaillons dans ce numéro.
Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de novembre 2025 résume la tendance : « au fil des réformes s’ajoutent des visites liées à la situation personnelle des salariés ».
Moins de médecins : ce que disent vraiment les chiffres
Une précaution avant les chiffres : selon les sources, on compte des spécialistes en médecine du travail, des médecins employés par les services, ou des équivalents temps plein qui incluent les collaborateurs médecins et les internes. Ces chiffres ne s’additionnent pas et ne se comparent pas entre eux.
Selon le ministère du Travail, la France comptait 5 108 médecins du travail en 2012 et 4 265 en 2023, soit environ 840 de moins entre 2012 et 2023. La DREES, citée par l’IGAS et le ministère du Travail, projette 3 565 médecins du travail en poste en 2030. La profession vieillit : selon l’IGAS, l’âge médian des praticiens se situe entre 50 et 55 ans.
Une nuance s’impose. Sur la période la plus récente, les effectifs ne s’effondrent pas : les services interentreprises, qui suivent la grande majorité des salariés des TPE-PME, comptaient 3 575 médecins du travail en 2023, selon le rapport annuel de la Direction générale du travail (DGT), et 3 599 en 2024, selon son rapport suivant. La baisse est nette depuis 2012, pas d’une année sur l’autre.
Plus de 4 800 salariés par équivalent temps plein médical
Ce qui se dégrade, lentement, c’est la charge. En 2024, les services interentreprises suivaient 17,4 millions de salariés, avec en moyenne 4 833 salariés par équivalent temps plein médical (médecins, collaborateurs médecins et internes), contre 4 710 en 2022, selon la DGT. Présanse, l’organisation professionnelle des services interentreprises, relève de fortes disparités : en 2023, le nombre de salariés suivis par médecin en équivalent temps plein pouvait atteindre 17 000 dans certains services.
À titre de repère, l’Académie nationale de médecine jugeait en 2022 qu’un ratio de 3 000 salariés par médecin serait optimal. C’est une recommandation d’experts, pas une norme légale.
Ce suivi concerne d’abord les petites structures : 79 % des entreprises et établissements suivis par ces services comptent moins de 11 salariés, selon la DGT.
Un métier sous pression, qui a peiné à attirer les internes
La difficulté du métier ne se mesure pas directement : il n’existe pas de série statistique suivie sur le stress des médecins du travail. Plusieurs indicateurs convergent pourtant.
L’attractivité. La médecine du travail a longtemps peiné à attirer les futurs médecins : en 2016, elle se classait dernière des spécialités choisies à l’issue des épreuves classantes nationales, selon un rapport du Sénat de 2019. En 2015, seuls 104 des 194 postes d’internes ouverts avaient été pourvus, selon un rapport de l’IGAS de 2017 ; en 2016, 72 sur 150. Les postes ouverts sont aujourd’hui moins nombreux qu’alors : 93 en 2024, puis 119 en 2026, selon les arrêtés ministériels. Nous n’avons pas trouvé de donnée officielle récente sur le nombre de postes effectivement pourvus.
L’épuisement. Une enquête nationale publiée en 2013, à laquelle 1 670 médecins du travail ont répondu (un tiers de ceux qui avaient été sollicités), estimait à 11,8 % la part de médecins en épuisement professionnel, deux fois plus que dans un échantillon de médecins généralistes selon les auteurs. Chez les médecins concernés, le trait dominant était un sentiment d’accomplissement personnel très faible. Ces données, antérieures à 2013, reposent sur des réponses volontaires : elles donnent un ordre de grandeur, pas un état des lieux actuel. À notre connaissance, aucune étude nationale plus récente n’a mesuré l’épuisement des médecins du travail : la profession chargée de veiller à la santé des salariés est elle-même peu étudiée.
La position d’équilibre. Le médecin du travail est salarié d’un service financé par les employeurs, tout en devant rester indépendant et protéger la santé des salariés. Un employeur peut porter plainte contre lui devant l’Ordre des médecins s’il est lésé de manière suffisamment directe et certaine par le manquement reproché, a jugé le Conseil d’État (CE, 11 octobre 2017, n° 403576). Un certificat qui lie l’état de santé d’un salarié à son travail n’est pas fautif en soi, mais seulement s’il repose sur des constats que le médecin a faits lui-même, sur le salarié comme sur son milieu de travail : en 2018, le Conseil d’État a confirmé la sanction d’un médecin du travail qui ne s’en était pas tenu là (CE, 6 juin 2018, n° 405453). Un rapport du Sénat de 2019 note que la possibilité, pour un employeur, de porter plainte, ouverte par une réforme réglementaire de 2007, a été « particulièrement mal accueillie par la profession ». À nuancer toutefois : sur 67 décisions de la chambre disciplinaire nationale de l’Ordre visant des médecins du travail entre 2000 et mi-2022, 45 faisaient suite à des plaintes de salariés, selon une étude publiée en 2023.
La réponse choisie : déléguer plutôt que recruter
Face à ces tensions, les réformes n’ont pas misé seulement sur le recrutement. Depuis 2011, le médecin du travail anime une équipe pluridisciplinaire ; la loi de 2021 a élargi ce qu’il peut lui déléguer, afin de libérer du temps médical, selon le ministère du Travail.
Les infirmiers de santé au travail en sont le premier pilier. En 2024, ils réalisaient 41,7 % des visites dans les services interentreprises, contre 36 % en 2022, selon la DGT. Ces services comptent désormais presque autant d’infirmiers (3 403) que de médecins du travail (3 599). Le médecin peut leur confier la plupart des visites. Il garde pour lui l’examen d’aptitude des postes à risques particuliers et son renouvellement, ainsi que la visite post-exposition ou post-professionnelle des salariés exposés à certains risques ; l’infirmier, lui, ne peut émettre aucun avis reposant sur des éléments médicaux.
D’autres leviers complètent le dispositif. Des médecins de ville formés peuvent intervenir comme « médecins praticiens correspondants », mais uniquement dans les zones déficitaires définies par les agences régionales de santé ; aucun bilan chiffré de leur déploiement n’a été publié à notre connaissance. En médecine du travail, les postes ouverts aux médecins diplômés hors Union européenne dans la procédure d’autorisation d’exercice sont passés de 3 en 2021 et 2022 à 65 en 2023 et 2024, selon le ministère du Travail. Enfin, certaines visites ont été allégées : la visite de reprise après une maladie ou un accident non professionnel n’est obligatoire qu’à partir de 60 jours d’absence pour les arrêts commencés depuis le 1er avril 2022 et, pour les arrêts délivrés depuis le 15 juin 2026, elle peut sous conditions être évitée lorsqu’une visite de préreprise a eu lieu peu avant le retour.
Ce que ça change pour une TPE-PME
Votre obligation de base ne change pas : adhérer à un service de prévention et de santé au travail et financer le suivi de vos salariés. La réforme y a ajouté des obligations d’information, comme celle de signaler au salarié en arrêt qu’il peut demander un rendez-vous de liaison ou une visite de préreprise. Pour 2026, le coût moyen national de l’offre socle de ces services est fixé à 116 € par travailleur suivi ; votre cotisation, votée par votre service, doit en principe se situer entre 80 % et 120 % de ce montant, sauf dérogations.
Ce qui change, c’est la pratique. Lors d’une visite d’information et de prévention, votre salarié peut être reçu par un infirmier plutôt que par un médecin : en 2024, les infirmiers réalisaient 41,7 % de l’ensemble des visites dans les services interentreprises. L’objectif affiché est de réserver le temps du médecin aux situations qui exigent son avis : aptitude aux postes à risques, inaptitude, maintien dans l’emploi après un arrêt long. C’est là que les nouveaux outils prennent leur sens : le rendez-vous de liaison pendant l’arrêt, la visite de préreprise avant le retour. Anticiper ces étapes, c’est aussi faciliter le travail d’un médecin dont le temps est compté.
Ce que les chiffres ne disent pas
Ces données décrivent des effectifs, des ratios et des visites. Elles ne mesurent pas la qualité du suivi, ni son effet sur la santé des salariés. Elles ne prouvent pas non plus que l’élargissement des missions a causé les difficultés de la profession : la baisse des effectifs a commencé bien avant 2021, et la délégation aux infirmiers est un choix d’organisation voulu par les réformes, pas seulement une conséquence de la pénurie. Enfin, aucune enquête récente et régulière ne suit la santé des médecins du travail eux-mêmes : la difficulté du métier est documentée par des indicateurs indirects, qui convergent sans suffire à la mesurer.
Questions fréquentes
Quel est le rôle du médecin du travail ?
Le Code du travail définit le rôle du médecin du travail comme « exclusivement préventif » : éviter que le travail n’altère la santé des salariés. Le médecin du travail conseille l’employeur et les salariés, participe à l’évaluation des risques et décide du suivi individuel de chaque salarié. L’avis d’inaptitude relève de lui seul.
Combien y a-t-il de médecins du travail en France ?
Selon le ministère du Travail, la France comptait 4 265 médecins du travail en 2023, contre 5 108 en 2012. La DREES, citée par le ministère, projette 3 565 médecins du travail en poste en 2030.
Un infirmier peut-il faire la visite médicale à la place du médecin du travail ?
Oui, pour la plupart des visites, sur délégation du médecin du travail et selon un protocole écrit. En 2024, les infirmiers réalisaient 41,7 % des visites dans les services interentreprises. L’examen d’aptitude des postes à risques particuliers et son renouvellement, la visite post-exposition et tout avis reposant sur des éléments médicaux, dont l’inaptitude, restent réservés au médecin.
Qui paie le médecin du travail ?
L’employeur. Lorsqu’il adhère à un service interentreprises, il lui verse une cotisation. Pour 2026, le coût moyen national de l’offre socle de ces services est fixé à 116 € par travailleur ; la cotisation doit en principe rester entre 80 % et 120 % de ce montant.
Le médecin du travail est-il indépendant de l’employeur ?
Oui. Bien que le médecin du travail soit salarié d’un service financé par les employeurs, la loi garantit son indépendance professionnelle, et le Code du travail définit son rôle comme « exclusivement préventif ».
Un employeur peut-il porter plainte contre un médecin du travail ?
Oui, devant l’Ordre des médecins, s’il est lésé de manière suffisamment directe et certaine par le manquement reproché, selon le Conseil d’État (11 octobre 2017, n° 403576). Un certificat liant la santé d’un salarié à son travail n’est pas fautif en soi, à condition de reposer sur des constats faits par le médecin lui-même, sur le salarié et sur son milieu de travail ; à défaut, le médecin peut être sanctionné (Conseil d’État, 6 juin 2018, n° 405453).
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Comment cet article a été vérifié
Décisions citées : CE, 11 octobre 2017, n° 403576 ; CE, 6 juin 2018, n° 405453 (mentionnées aux tables du Recueil Lebon). Textes de référence : loi n° 2021-1018 du 2 août 2021 ; loi n° 2026-668 du 27 juillet 2026 ; décret n° 2026-503 du 12 juin 2026 ; art. L. 4622-2, L. 4622-3, L. 4624-4, R. 4623-14, R. 4624-31 et D. 4622-27-6 du Code du travail. Texte intégral consulté à la source (Légifrance). Chiffres : rapports publics, réponses ministérielles, études et données professionnelles, identifiés dans l’article et liés lorsqu’ils sont publiés en ligne. Article relu juridiquement avant publication. Notre méthode
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